lettre d'une adhérente du comité de retour de Martinique
Date : 18/04/2009 local
Séjour au pays de la grève générale
Je viens de faire un séjour en Martinique inhabituel : plus d'un mois de grève générale sur mes trois mois de présence.
Depuis le 5 février le peuple martiniquais revendique contre la vie chère et veut une augmentation des bas salaires, des minima sociaux et la baisse des prix pour les denrées de base et les services comme le logement, la téléphonie, l'Internet, les services bancaires, le crédit, etc. C'est aussi une revendication culturelle de reconnaissance du créole dans les arts et l'éducation. Et plus généralement une révolte contre une société profondément inégalitaire où la pauvreté est du côté des descendants des esclaves et la richesse et le pouvoir économique du côté des descendants des planteurs, les békés, on y ajoute le mépris ressenti de la part du gouvernement français en général et du Président de la République en particulier.
Le 5 février première manifestation, plus de 20 000 personnes ce qui correspond à 5 % de la population, faîtes vous-même le rapport avec la métropole. Une manifestation aux Antilles c'est un défilé au rythme des tambou-yé et des ti bwa, les slogans sont chantés et on s'habille en rouge la couleur des syndicats en attendant les tricots du Collectif, on coiffe un bakoua pour s'abriter du soleil et on s'équipe d'une bouteille d'eau. C'est presque un vidé de carnaval. Et cela recommence tous les jours de la grève.
Le 6 février c'est le début de la grève générale. Les grandes surfaces sont fermées par les piquets de grève, la SARA, société de raffinage où Total est majoritaire est bloquée, puis ce sont les accès au port et aux zones industrielles qui sont filtrées ou bloquées, et c'est tout le pays qui fonctionne au ralenti. Les écoles et les administrations, les mairies, les postes, les banques ferment. Il faut dire que le mouvement est animé par les territoriaux.
Le Collectif, le Préfet et les responsables des collectivités et le patronat commence à négocier avec la foule massée devant la préfecture ou la maison des syndicats.
Peu à peu Frédérique (ma fille) n'a plus d'essence, au bout de 15 jours et nous sommes obligées de rester chez elle sans bouger pendant une dizaine de jour. Quelques stations service sont bien ravitaillée pour des prioritaires et la population selon un accord entre le Préfet et le Collectif, mais les queues sont immenses, plus de 5 heures pour rien parfois, certain préfèrent dormir dans leur voiture pour attendre le lendemain, les queues avec les bidons malgré l'interdiction sont toutes aussi longues et souvent, la peur de manquer font que les gens attendent pour à peine 3 ou 4 litres.
Pour le ravitaillement nous avons mangé les réserves et surtout ce qu'on a pu trouver dans les épiceries de quartier et aux marchés de légumes. Évidemment les rayons se sont vidés assez rapidement et hormis le pain il est devenu difficile au bout d'un mois de trouver des laitages et de l'huile. L'abattoir unique de l'île a lui aussi fermé et la viande a donc disparu des étals des bouchers, donc tout le monde s'est rabattu sur le poisson, nous avons fait de la friture de poissons volants, délicieux.
Malgré les quelques heurts les négociations n'ont jamais été interrompu et peu à peu les accords cadres se sont faits et signés par toutes les composantes.
Malgré les circonstances de vie un peu difficile, j'ai conscience d'avoir eu la chance de vivre quelque chose d'unique, d'y avoir participé en manifestant à deux reprises, vu mon âge c'est pas mal mais fatigant, et en me procurant le tricot du Collectif.
La Martinique et ses habitants viennent de vivre des événements qui marqueront les rapports sociaux, et les mentalités des uns et des autres.
Sé pou la viktwa nou ka alé !1
- 1 Nous irons jusqu'à la victoire

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